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Petits & Grands Classiques

La Vieille Fille

Rose choisira-t-elle le bon prétendant ?

Mlle Cormon devait donc être le point de mire de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour l’un et pour l’autre, là était la députation ; et par suite, la pairie pour le noble, une recette générale pour le fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en province qu’à Paris, et celui-là se trouvait tout créé. Épouser Mlle Cormon, c’était régner sur Alençon. Athanase, le seul des trois prétendants à la main de la vieille fille qui ne calculât plus rien, aimait alors la personne autant que la fortune. Pour employer le jargon du jour, n’y avait-il pas un singulier drame dans la situation de ces quatre personnages ? Ne se rencontrait-il pas quelque chose de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour d’une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et légitime désir de se marier ?

Édition scientifique : Maxime Perret.

2 janvier 2025 | 192 p. | 108 × 178 mm | 9,00 € | 9782494299023.

📖 Le portrait de Rose-Marie-Victoire Cormon | extrait, p. 69-70.

Mlle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne l’auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n’avait d’autre beauté que celle-ci improprement nommée la beauté du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu’il ne faille expliquer cette expression par la constante envie qu’il a de se rafraîchir. Les pieds de l’héritière étaient larges et plats ; sa jambe, qu’elle laissait souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa robe quand il avait plu et qu’elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d’une femme. C’était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d’un matelot. Une bonne grosse taille, un embonpoint de nourrice, des bras forts et potelés, des mains rouges, tout en elle s’harmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Des yeux d’une couleur indécise et à fleur de tête donnaient au visage, dont les contours arrondis n’avaient aucune noblesse, un air d’étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d’ailleurs à une vieille fille : si Rose n’avait pas été innocente, elle eût semblé l’être. Son nez aquilin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que cette forme de nez n’implique pas un beau front. Malgré de grosses lèvres rouges, l’indice d’une grande bonté, ce front annonçait trop peu d’idées pour que le cœur fût dirigé par l’intelligence : elle devait être bienfaisante sans grâce. Or, l’on reproche sévèrement à la Vertu ses défauts, tandis qu’on est plein d’indulgence pour les qualités du Vice. Des cheveux châtains et d’une longueur extraordinaire prêtaient à la figure de Rose Cormon cette beauté qui résulte de la force et de l’abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, Rose affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une très jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle pouvait paraître belle. Ses formes protubérantes, sa taille, sa santé vigoureuse arrachaient aux officiers de l’Empire cette exclamation : « Quel beau brin de fille ! » Mais avec les années, l’embonpoint élaboré par une vie tranquille et sage, s’était insensiblement si mal réparti sur ce corps, qu’il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corset ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d’une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n’existait plus, et son ampleur excessive faisait craindre qu’en se baissant elle ne fût emportée par ces masses supérieures ; mais la nature l’avait douée d’un contrepoids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d’une tournure. Chez elle tout était bien vrai. En se triplant, le menton avait diminué la longueur du col et gêné le port de la tête. Rose n’avait pas de rides, mais des plis ; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations, ainsi qu’on en jette aux enfants.

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